Un souvenir de bénévolat #1

Une jeune fait du bénévolat. 40 ans plus tard elle se souvient.

Premier article d’une série sur les souvenirs et le bénévolat.

Lorsque j’avais 16 ans, la municipalité ou je vivais alors, proposait aux adolescents de passer du temps avec des personnes âgées. Chaque adolescent volontaire était jumelé à une personne âgée, isolée et prête à interagir avec un jeune. Nous devions rendre visite à notre binôme chaque semaine pendant au moins 2 à 3 heures.

Pour ma part je rencontrais une dame, appelons-la Madame Dufrays, les jeudis après-midi.

Les cours finis, je rentrais chez moi, je dînais et repartais aussitôt. 20 minutes plus tard j’étais chez Madame Dufrays.

Je marchais tout d’abord le long de larges rues droites et passantes bordées d’arbres bruissants au vent.

la route vers les souvenirs, des pavés herbeux et moussus
Vers le souvenir

Quelques minutes plus tard, les rues devenaient sinueuses et plus étroites. Je pouvais ressentir l’atmosphère des films parisiens des années 40 (1940 s’entend): des pavés, des bâtiments rapprochés, hauts de 3 ou 4 étages. En lieu et place de balcons, de petits corps de gardes aux fenêtres agrémentaient les façades. En levant la tête, les toits pentus en tuiles rehaussaient de rouge le ciel bleu, parfois gris.

De temps en temps, le trottoir s’étrécissait abruptement, sans prévenir. L’adolescent rêveur pouvait sans conteste heurter un mur. Une maison pouvait très bien avoir une excroissance inattendue et grignoter allègrement la rue.  Alors marcher dans la rue était la seule façon de continuer son chemin… sans avoir de bosses.

Pour se rendre chez Madame Dufrays, il fallait passer sous un porche, dont les portes peintes en vert bouteille grinçaient. Effrayant les jours noirs d’orages… Une cour se cachait derrière ce porche. Les pots de fleurs et l’herbe entre les pavés donnaient un air champêtre à ce petit espace rendu sombre par l’ombre projetée des hautes maisons encadrant la cour. 

portes à double battant, comme dans les fermes du passé
Portes à double battant, comme à la ferme

Tout au fond, la maison de Madame Dufrays. Une porte de plain-pied à deux battants, de ces portes des anciennes fermes. Si on fermait la partie basse, elles empêchaient les poules et autres animaux d’envahir la cuisine. Alors que la partie haute, si elle était ouverte, permettait à l’air frais d’aérer la pièce.

Je m’annonçais. Elle me criait de son fauteuil d’entrer.

Nous nous embrassions sur les deux joues, au moins 4 fois. Comme cela était d’usage à cet endroit et à cette époque. Avec un sourire elle me proposait du jus et des petits gâteaux. Et avec grande diligence je les mangeais tous!

Elle avait plus de 80 ans. Sa maison était petite. Sur les murs étaient accrochées des reproductions de Monet. De nombreuses photos étaient disposées çà et là. Beaucoup d’entre elles étaient jaunis par le temps.

La rue de Paris de Verrièrs-Le-Buisson en 1915
La Rue de Paris à Verrières-Le-Buisson en 1915

Nous discutions de son passé, des deux guerres qu’elle avait traversées, de son mari décédé, de son bébé disparu. En 1914 elle avait 11 ans. En 1918, elle avait presque 16 ans. De cette période, elle ne parlait pas des souffrances. Elle préférait raconter les charrettes tirées par des chevaux dans les rues étroites de Verrières-Le Buisson. Les champs de fraises s’étiraient à perte de vue. Aujourd’hui, des immeubles de 5 ou 6 étages installés au milieu de parcs arborés ont remplacé les fraises. Elles poussent maintenant plus loin, dans d’autres villages.

Madame Dufrays se souvenait encore du goût des fraises de Verrières-le-Buisson. J’en avais l’eau à la bouche. Souvent en rentrant à la maison, je mangeais… ‘Encore!’ me diriez-vous. ‘Ado oblige’ vous répondrais-je…

Donc en rentrant, je mangeais des fraises en souvenir du passé de Madame Dufrays.

Madame Dufrays lorsqu’elle se levait, était immense: 1m 80, une ossature et musculature impressionnante.

Mais surtout sa mémoire était phénoménale. Ses souvenirs étaient si vivants!

Elle me décrivait  les commerçants, son travail, sa tristesse, ses joies, les femmes de l’époque, la vie de ce temps-là. Lorsque les souvenirs étaient trop pénibles, nous regardions alors par la fenêtre, pour enfin rire d’un chat qui pourchassait un grain de poussière scintillant.

Elle me manque encore aujourd’hui, alors que presque 40 ans ont passé. Je suis heureuse de l’avoir rencontrée.

Le bénévolat cela peut aussi être ça: des souvenirs, de beaux souvenirs.

Envie de partager vos expériences de bénévolat? N’hésitez pas à nous contacter.

Crédits photos: MabelAmber, Geneatnet.org-Cylia2, 455992

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